Tassaft, le 8 décembre 2025
LETTRE OUVERTE À FERHAT MHENNI
Quarante ans. Quarante ans de chemins croisés, de luttes communes, d’une amitié forgée dans l’engagement et consolidée dans l’épreuve. Cette lettre, aussi douloureuse soit-elle à écrire, est le fruit de cette longue histoire partagée.
Je garde en mémoire ces débuts au sein du mouvement culturel berbère, dans les combats pour les droits de l’Homme et l’Association des Enfants de Chahids, où nos convictions nous ont valu un passage commun devant la Cour de sûreté de l’État. Je n’oublierai jamais les instants partagés dans la prison de Berrouaguia, ni ton rôle de phare lumineux pour toute une génération. Tu étais, comme le disait si justement l’illustre Kateb Yacine, un « maquisard de la chanson », maniant la musique et la poésie comme des armes d’émancipation.
Nous avons ensuite milité côte à côte au sein du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), portant haut des idéaux qui nous étaient chers : la liberté, la justice sociale, la citoyenneté et la construction d’une Algérie solidaire, une et riche de sa diversité. Notre ambition majeure, en tant que jeunesse postindépendance, était mue par le parachèvement de « l’Algérie démocratique et sociale », tel que défini par nos aînés au Congrès de la Soummam du 20 août 1956.
Notre première divergence sérieuse est survenue à propos du boycott scolaire que tu avais décrété à Tizi-Ouzou. J’étais le seul à voter contre au Théâtre régional Kateb Yacine, convaincu que nous ne devions pas impliquer nos enfants dans nos luttes politiques. J’ai vu avec amertume le sacrifice imposé à une génération, tandis que certains évacuaient leurs propres enfants vers la France. Cette contradiction – la grève pour les enfants des humbles, l’école française pour les enfants des autres – a marqué un premier désaccord profond.
Malgré cela, nous avons maintenu d’excellents rapports, échangeant à Paris ou au téléphone avec plaisir, jusqu’à il y a quatre ans. Comme tu le savais, je n’ai cessé de te défendre, contre vents et marées, même dans les moments les plus difficiles pour moi. Tu savais l’estime et l’amitié que je portais à ton parcours et à ce que tu as accompli. C’est pourquoi ta dérive progressive, puis ta chute, m’ont attristé au plus profond de moi-même.
Le point de non-retour fut franchi en 2018 avec ta déclaration unilatérale d’indépendance de la Kabylie. J’ai d’abord cru à une lubie, un coup d’éclat d’un militant aigri. Comment oses-tu proclamer l’indépendance de la Kabylie à partir de la capitale d’un pays qui nous a colonisés durant 130 ans ? Comment pouvais-tu engager toute une région dans une aventure aussi périlleuse, reniant par là même toutes les luttes menées par la Kabylie de 1830 à nos jours ? La Kabylie qui a rejeté la « paix des braves » de De Gaulle ne saurait accepter « l’indépendance des lâches ». La mémoire de Cheikh Aheddad, El Moqrani, Lalla Fadma N’Soumer, Krim Belkacem, Abane Ramdane, Amirouche et de ton propre père ne semblait plus avoir aucune valeur à tes yeux.
La suite a confirmé l’ignominie, la pire des trahisons marquée par les indicibles alliances de l’opprobre. Te voir brandir le drapeau israélien dans des manifestations à Paris, soutenu par l’État israélien, le Makhzen marocain et l’extrême droite française, a été un spectacle insupportable. Tu as renié toutes les valeurs de justice, de dignité et de résistance anticoloniale que nous avons portées ensemble.
Par ces actes, tu as coupé les liens avec la Kabylie profonde et ses valeurs immuables. Comme le dit notre sagesse : « Tamurt Leqbayel ur tettnuz ur trehan» (La terre kabyle ne se vend ni ne s’hypothèque).
Pour toutes ces raisons, un adieu est nécessaire. Il n’est pas prononcé avec haine, mais avec la tristesse résignée de celui qui constate la mort d’une fraternité et l’inéluctable renoncement d’un parcours. En dépit de tout, je préfère, et je préférerai toujours, la prison d’El Harrach au service des intérêts inavoués et aux manipulations d’officines étrangères. Le choix de l’honneur, notre honneur, est à ce prix.
Je te dis donc adieu, Ferhat, en reprenant les mots du poète : « Ma tagi i Taqbaylit, ruh ur timlilit ! » (Si tu as fait cela à la Kabylie, que ton âme ne revienne jamais !).
Cette lettre est la fin d’un long chapitre. Elle est le constat douloureux qu’entre la fidélité à la mémoire collective et les errances solitaires, notre chemin s’arrête ici.
Amrane Ait Hamouda, dit Nordine
Président de la Fondation Colonel Amirouche
