Boukrouh adresse une lettre ouverte à Ferhat Mhenni

Cher frère. Je vous appelle « frère » avec la connotation de conciliation qu’y mettent les Algériens en dépit de la ‎distance que vous avez prise avec votre ancien pays et ses habitants non kabyles. Nous appartenons à la même génération, et nous entamons le dernier tour de piste de notre ‎existence que nous avons dévouée, vous à la Kabylie, sa culture et sa langue, moi à l’Algérie dans ses ‎frontières reconnues et avec la variété de populations qui l’occupent depuis des millénaires…

Nous nous connaissons de nom depuis au moins le « printemps amazigh » de 1980. ‎Vous étiez déjà un militant de la mouvance culturelle berbère et un artiste connu, et moi j’avais eu la ‎hardiesse, en avril 1981, de questionner la cause que vous défendiez dans trois articles consécutifs…

Dans les années 1990, nous nous sommes croisés dans les travées de la vie politique et nous sommes ‎rencontrés quelques fois au siège du PRA ou du RCD. Depuis, de l’eau et du sang ont coulé sous et sur ‎les ponts par la faute de l’inévitable entrechoc des trois « açabiyate » représentées ‎respectivement par le centralisme d’un pouvoir cruel et incompétent, l’« islamisme » ignare et ‎populiste, et le « berbérisme » condamné au séparatisme du fait d’être lié à une région placée au ‎centre du pays comme le cœur dans la cage thoracique : inexpugnable et insécable…

‎Vous m’avez interpellé dans votre allocution du 18 août en me présentant comme quelqu’un qu’on ne ‎peut pas soupçonner de « kabylisme » ou de « kabylophilie ». Vous avez raison pour le premier point ‎car je n’accepterai jamais le démembrement de mon pays, comme je ne crois pas à l’existence d’un ‎sentiment séparatiste majoritaire en Kabylie, et tort pour le second point car j’aime les Kabyles autant ‎que tous les Algériens vivant sur chaque mètre carré du territoire national…

Si je critique sans ménagement le pouvoir et les hommes qui l’exercent, je respecte l’État et le défend ‎parfois contre eux, comme quand ils croient édifier une Algérie « nouvelle » en l’érigeant sur 4% des ‎votes. Cela donnera juste un État de quatre sous qui ne saurait aller loin. J’impute à cet État le risque de perdre la Kabylie plus qu’à votre organisation.

Votre projet est irréalisable parce que rejeté par la Kabylie et toutes les régions du pays. Vous ne ‎pouvez ni arracher la Kabylie du restant de l’Algérie pour l’emmener ailleurs, ni y implanter une ‎population venue d’ailleurs, ni vivre au beau milieu des uns et des autres. Aucune région n’appartient en propre à ‎ses habitants, et la terre algérienne appartient d’abord à Dieu, aux martyrs de la Révolution et au patrimoine commun.

Jamais au cours de l’histoire tumultueuse de l’Algérie un occupant n’a entrepris de couper la Kabylie du ‎reste du pays pour en faire une entité distincte : ni les Phéniciens, ni les Romains, ni les Arabes, ni les ‎Ottomans, ni la France. Si cela avait été faisable en deux millénaires, l’un ou l’autre l’aurait fait. Et si ça ‎ne s’est pas fait en 2000 ans, ça ne se fera pas dans les deux suivants.

Le Maroc a eu tort de mettre récemment en balance la Kabylie et le Sahara occidental, même avec la ‎bénédiction intéressée et irrespectueuse du droit international de Trump avant de partir, et d’Israël ‎depuis toujours. Depuis la création du MAK il y a vingt ans, seuls ces deux États s’intéressent à vous ‎pour leurs intérêts et non ceux de la future Kabylie qu’ils savent qu’elle ne verra jamais le jour…

Les deux États en question ne croient pas à la moindre chance d’aboutissement de votre entreprise, ‎mais vous utilisent pour soumettre au chantage la diplomatie algérienne qui est ‎une diplomatie des idéaux, des principes et des causes « sacrées », quand celles du Maroc et d’Israël ‎sont des diplomaties du réalisme, des intérêts et des gains empochés…

Les puissances armées de la planète entière pourraient converger vers notre pays et l’occuper, ‎anéantir son État et son armée, mais jamais elles ne repartiront avec la Kabylie en poche, ni ne ‎réussiront à en faire une « zone verte » où vous vivriez en paix.

A mon avis, il vaut mieux abandonner la partie et vous mettre en règle avec votre pays d’antan afin de ‎pouvoir revoir la Kabylie chère à votre cœur et retrouver ne serait-ce que le plaisir d’une sieste sous un ‎figuier, votre burnous ramassé en forme d’oreiller sous la tête, et vous reposer enfin, vous qui avez ‎tant été éprouvé par une vie ingrate où vous ne comptez plus les trahisons.

Abdelkader Rahmani, le fondateur de l’Académie berbère en 1967, est mort seul et impotent dans un ‎asile de vieillesse quelque part à Poitiers, malade de nostalgie de sa Kabylie comme Adam du Paradis ‎dont il a été chassé pour une broutille. Je ne vous le souhaite pas, et pourtant ce sera votre ‎lot si vous ne suivez pas mon conseil.

Cette « Lettre ouverte à Ferhat Mhenni » a été publiée sur ma page Facebook et le site « OUMMA COM » le 20 août 2021.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *